C'était la louve qui, la première, avait entendu le son des voix humaines et les aboiements haletants des chiens attelés aux traîneaux. La première, elle avait fui loin de l'homme recroquevillé dans son cercle de flammes à demiéteintes. Les autres loups ne pouvaient se résigner à renoncer à cette proie réduite à merci et, durant quelques minutes, ils demeurèrent encore surplace, écoutant les bruits suspects qui s'approchaient d'eux. Finalement,eux aussi prirent peur et ils s'élancèrent sur la trace marquée par la louve.
Un grand loup gris, un des chefs de file habituels de la troupe, courait entête. Il grondait pour avertir les plus jeunes de ne point rompre l'alignement, et leur distribuait au besoin des coups de crocs s'ils avaient laprétention de passer devant lui. Il augmenta son allure à l'aspect de lalouve, qui maintenant trottait avec tranquillité dans la neige, et ne tarda pasà la rejoindre.
Elle vint se ranger d'elle-même à son côté comme si c'était là sa position coutumière, et ils prirent tous deux la direction de la horde. Le grand loup gris ne grondait pas et ne montrait pas les dents quand, d'un bond, elle s'amusait à prendre sur lui quelque avance. Il semblait, au contraire, lui témoigner une vive bienveillance, une bienveillance tellement vive qu'il tendait sans cesse à se rapprocher plus près d'elle. Et c'était elle alors qui grondait et montrait ses crocs. Elle allait, à l'occasion, jusqu'à le mordredurement à l'épaule, ce qu'il acceptait sans colère. Il se contentait de faire un saut de côté et, se tenant à l'écart de son irascible compagne, continuait à conduire la troupe d'un air raide et vexé, comme un amoureux éconduit.
Ainsi escortée à sa droite, la louve était flanquée, à sa gauche, d'un vieux loup grisâtre et pelé, tout marqué des stigmates de maintes batailles. Il ne possédait plus qu'un œil, qui était l'œil droit, ce qui expliquait la place qu'ilavait choisie par rapport à la louve.
La journée débuta sous de meilleurs auspices. Les deux hommes n'avaient pas perdu de chien durant la nuit, et c'est l'esprit plus léger qu'ils seremirent en chemin dans le silence, le noir et le froid. Bill semblait avoir oublié ses sinistres pressentiments et quand, à midi, les chiens renversèrent le traîneau à un mauvais passage, c'est en plaisantant qu'il accueillit l'accident.
C'était pourtant un effrayant pêle-mêle. Le traîneau, sens dessus dessous,demeurait entre le tronc d'un arbre et un énorme roc. Il fallut d'abord déharnacher les chiens afin de les dégager et de démêler leurs traits. Ceci fait et tandis que les deux hommes s'occupaient à remettre sur pied le traîneau, Henry aperçut N'a-qu'une-Oreille qui était en train de se défiler enrampant.
- Ici, toi, N'a-qu'une-Oreille ! cria-t-il en se retournant vers le chien.
Mais, au lieu de lui obéir, le chien fit un bond en avant et se sauva, encourant de toutes ses forces, ses harnais traînant derrière lui.
Tout là-bas, sur la piste, la louve l'attendait. En s'approchant d'elle, il parut soudain hésiter et ralentit sa course. Il la regardait fixement, avec crainte et désir à la fois. Elle semblait l'aguicher et lui sourire de toutes ses dentspuis, en manière d'avance, fit un pas vers lui. N'a-qu'une-Oreille serapprocha, mais en se tenant encore sur ses gardes, la tête dressée, les oreilles et la queue droites.
Le déjeuner terminé et le rudimentaire matériel du campement rechargé surle traîneau, les deux hommes tournèrent le dos au feu joyeux et poussèrentde l'avant dans les ténèbres qui n'étaient point encore dissipées. Les cris d'appel, funèbres et féroces, continuaient à retentir et à se répondre dans la nuit et le froid. Ils se turent quand le jour, à neuf heures, commença àparaître. À midi, le ciel, vers le sud, parut se réchauffer et se teignit de couleur rose. Puis se dessina la ligne de démarcation que met la rondeur dela terre entre le monde du nord et les pays méridionaux où luit le soleil. Mais la couleur rose se fana rapidement. Un jour gris lui succéda, qui dura jusqu'à trois heures pour disparaître à son tour, et le pâle crépuscule arctique redescendit sur la terre solitaire et silencieuse. Lorsque l'obscurité fut revenue, les cris de chasse recommencèrent à droite, à gauche,provoquant de folles paniques parmi les chiens, tout harassés qu'ils étaient.
- Je voudrais bien, dit Bill en remettant pour la vingtième fois les chiens dans le droit sentier, qu'ils s'en aillent au diable et nous laissent tranquilles.
- Il est certain qu'ils nous horripilent terriblement, approuva Henry.
Le campement fut dressé comme le soir précédent. Henry surveillait la marmite où bouillaient des fèves, lorsqu'un grand cri poussé par Bill, et accompagné d'un autre cri aigu, de douleur celui-là, le fit sursauter. Il releva le nez juste à temps pour voir une forme vague qui courait sur la neige et disparaissait dans le noir. Puis il aperçut Bill qui était debout au milieu des chiens, mi-joyeux, mi-contrit, tenant d'une main un fort gourdin,de l'autre la queue et une partie du corps d'un saumon séché.
- Je n'en ai sauvé que la moitié, dit Bill.Mais le voleur en a reçu pour le reste. L'entends-tu hurler ?