Jean Forteroche

La louve

Le déjeuner terminé et le rudimentaire matériel du campement rechargé surle traîneau, les deux hommes tournèrent le dos au feu joyeux et poussèrentde l'avant dans les ténèbres qui n'étaient point encore dissipées. Les cris d'appel, funèbres et féroces, continuaient à retentir et à se répondre dans la nuit et le froid. Ils se turent quand le jour, à neuf heures, commença àparaître. À midi, le ciel, vers le sud, parut se réchauffer et se teignit de couleur rose. Puis se dessina la ligne de démarcation que met la rondeur dela terre entre le monde du nord et les pays méridionaux où luit le soleil. Mais la couleur rose se fana rapidement. Un jour gris lui succéda, qui dura jusqu'à trois heures pour disparaître à son tour, et le pâle crépuscule arctique redescendit sur la terre solitaire et silencieuse. Lorsque l'obscurité fut revenue, les cris de chasse recommencèrent à droite, à gauche,provoquant de folles paniques parmi les chiens, tout harassés qu'ils étaient.

- Je voudrais bien, dit Bill en remettant pour la vingtième fois les chiens dans le droit sentier, qu'ils s'en aillent au diable et nous laissent tranquilles.

- Il est certain qu'ils nous horripilent terriblement, approuva Henry.

Le campement fut dressé comme le soir précédent. Henry surveillait la marmite où bouillaient des fèves, lorsqu'un grand cri poussé par Bill, et accompagné d'un autre cri aigu, de douleur celui-là, le fit sursauter. Il releva le nez juste à temps pour voir une forme vague qui courait sur la neige et disparaissait dans le noir. Puis il aperçut Bill qui était debout au milieu des chiens, mi-joyeux, mi-contrit, tenant d'une main un fort gourdin,de l'autre la queue et une partie du corps d'un saumon séché.

- Je n'en ai sauvé que la moitié, dit Bill.Mais le voleur en a reçu pour le reste. L'entends-tu hurler ?


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