La bataille des crocs
C'était la louve qui, la première, avait entendu le son des voix humaines et les aboiements haletants des chiens attelés aux traîneaux. La première, elle avait fui loin de l'homme recroquevillé dans son cercle de flammes à demiéteintes. Les autres loups ne pouvaient se résigner à renoncer à cette proie réduite à merci et, durant quelques minutes, ils demeurèrent encore surplace, écoutant les bruits suspects qui s'approchaient d'eux. Finalement,eux aussi prirent peur et ils s'élancèrent sur la trace marquée par la louve.
Un grand loup gris, un des chefs de file habituels de la troupe, courait entête. Il grondait pour avertir les plus jeunes de ne point rompre l'alignement, et leur distribuait au besoin des coups de crocs s'ils avaient laprétention de passer devant lui. Il augmenta son allure à l'aspect de lalouve, qui maintenant trottait avec tranquillité dans la neige, et ne tarda pasà la rejoindre.
Elle vint se ranger d'elle-même à son côté comme si c'était là sa position coutumière, et ils prirent tous deux la direction de la horde. Le grand loup gris ne grondait pas et ne montrait pas les dents quand, d'un bond, elle s'amusait à prendre sur lui quelque avance. Il semblait, au contraire, lui témoigner une vive bienveillance, une bienveillance tellement vive qu'il tendait sans cesse à se rapprocher plus près d'elle. Et c'était elle alors qui grondait et montrait ses crocs. Elle allait, à l'occasion, jusqu'à le mordredurement à l'épaule, ce qu'il acceptait sans colère. Il se contentait de faire un saut de côté et, se tenant à l'écart de son irascible compagne, continuait à conduire la troupe d'un air raide et vexé, comme un amoureux éconduit.
Ainsi escortée à sa droite, la louve était flanquée, à sa gauche, d'un vieux loup grisâtre et pelé, tout marqué des stigmates de maintes batailles. Il ne possédait plus qu'un œil, qui était l'œil droit, ce qui expliquait la place qu'ilavait choisie par rapport à la louve.